vendredi 2 septembre 2016

Lectures: LA MORALE ANARCHISTE, Piotr Kropotkine, 1889

"La moralité qui se dégage de l'observation de tout l'ensemble du règne animal [...] peut se résumer ainsi : "fais aux autres ce que tu voudrais qu'ils te fassent dans les mêmes circonstances."
Et elle rajoute : "Remarque bien que ce n'est qu'un conseil ; mais ce conseil est le fruit d'une longue expérience de la vie des animaux en société et chez l'immense masse des animaux vivant en sociétés, l'homme y compris, agir selon ce principe a passé à l'état d'habitude"."

Piotr Kropotkine - 1842-1921 - La morale anarchiste - 1889

"Le sens moral est en nous une faculté naturelle, tout comme le sens de l'odorat et le sens du toucher.
Quant à la Loi et à la Religion, qui elles aussi ont prêché ce principe [de solidarité], nous savons qu'elles l'ont simplement escamoté pour en couvrir leur marchandise - leur prescription à l'avantage du conquérant, de l'exploiteur et du prêtre."

Piotr Kropotkine - 1842-1921 - La morale anarchiste - Page 32 - 1889

"En nous déclarant anarchistes, nous proclamons d'avance que nous renonçons à traiter les autres comme nous ne voudrions pas être traités par eux ; que nous ne tolérons plus l'inégalité qui permettrait à quelques-uns d'entre nous d'exercer leur force, ou leur ruse ou leur habileté, d'une façon qui nous déplairait à nous-mêmes. Mais l'égalité en tout, synonyme d'équité, c'est l'anarchie même."
Piotr Kropotkine - 1842-1921 - La morale anarchiste - Page 44 - 1889

"En devenant anarchistes, nous déclarons la guerre à tout ce flot de tromperie, de ruse, d'exploitation, de dépravation, de vice, d'inégalité en un mot - qu'elles ont déversé dans les coeurs de nous tous. Nous déclarons la guerre à leur manière d'agir, à leur manière de penser. Le gouverné, le trompé, l'exploité, la prostituée et ainsi de suite, blessent avant tout nos sentiments d'égalité."
Piotr Kropotkine - 1842-1921 - La morale anarchiste - Page 44 - 1889

"Une fois que tu auras vu une iniquité et que tu l'auras comprise - une iniquité dans la vie, un mensonge dans la science, ou une souffrance imposée par un autre -, révolte-toi contre l'iniquité, contre le mensonge et l'injustice. Lutte ! La lutte c'est la vie d'autant plus intense que la lutte sera plus vive. Et alors tu auras vécu, et pour quelques heures de cette vie tu ne donneras pas des années de végétation dans la pourriture du marais."
Piotr Kropotkine - 1842-1921 - La morale anarchiste - Page 76 - 1889

Le texte complet ici.


PRÉFACE

Il existe autant de morales que de sociétés. Chaque groupement constitué crée des formes de vie, des usages, des moeurs qui, une fois reconnus utiles et devenus des procédés courants de la pensée, se transforment d'abord en habitudes instinctives, puis en règle de vie. Voici donc comment se constitue une éthique propre.
La morale apparaît d'abord comme le système des règles que l'homme suit (ou doit suivre) dans sa vie aussi bien personnelle que sociale. Abordée sous cet angle, la question morale constitue le centre de toute réflexion, puisque toute entreprise humaine, si désintéressée soit-elle, est soumise à l'interrogation de savoir si elle est justifiée ou non, nécessaire, admissible ou répréhensible, en accord avec les valeurs reconnues ou en contradiction avec elles, c'est-à-dire si elle aide à la réalisation de ce qui est considéré comme souhaitable, à la prévention ou à l'élimination de ce qui est jugé mauvais. Ce qui peut se résumer à la notion du bien et du mal.
Puisque les règles d'éthique ne sont pas toutes les mêmes pour différents individus, époques et civilisations, il est cependant intéressant et essentiel de noter qu'un facteur moral s'est imposé comme condition sine qua non de survivance et de progrès : l'entraide. Pierre Kropotkine a admirablement décrit ce trait substantiel dans son ouvrage : L'Entraide, un facteur d'évolution (a).
Dès les temps les plus reculés, des penseurs ont cherché à comprendre l'origine des sentiments moraux et des idées morales qui empêchent les hommes de commettre des actes nuisant à leur congénère ou, en général, affaiblissent les liens sociaux. Il y a eu les écoles grecques : les unes ont fondé les notions de morales, non plus sur la seule crainte des dieux et des phénomène naturels, mais sur la compréhension par l'homme de sa propre nature; les autres se sont lancés dans les spéculations abstraites, la métaphysique. La morale chrétienne gèle la société et empêche tout essor moral. Il faudra quinze siècles pour que certains écrivains rompent avec la religion et se décident à reconnaître l'égalité des droits comme base de la société civile. Le monde bouge, la morale bouge et l'on voit que l'éthique, c'est-à-dire la science des idées et des doctrines morales, touche à une autre science, la sociologie, c'est-à-dire la science de la vie et de l'évolution des sociétés.
Les Temps Modernes marquent l'avènement d'une morale rationaliste fondée sur des bases scientifiques. Là encore deux courants se font jour : Hobbes et ses disciples considèrent la morale comme prescrite par une puissance extérieure à l'homme. Ils remplacent l'Église par l'État, ce qui revient à dire que l'homme ne trouve son salut que dans un pouvoir central, strictement organisé, qui empêche la lutte incessante entre les individus. D'autres estiment que seule une large possibilité accordée aux hommes de former entre eux des accords de toutes sortes permettra d'établir dans la société un ordre des choses nouveau, fondé sur le principe d'une juste satisfaction de tous les besoins.
Le XIXe siècle voit naître trois courants nouveaux : le positivisme, l'évolutionisme et le socialisme. Ce dernier prône l'égalité politique et sociale des hommes. Il se subdivise en deux branches bien
distinctes : le socialisme autoritaire (ou marxisme) et le socialisme libertaire (ou anarchisme). Le premier n'apporte rien à la morale : il applique les principes de Hobbes et donne à l'État tout la lattitude de gestion des affaires. Le second renforce les notions de justice de d'égalité. Pierre-Joseph Proudhon voit la justice comme base de la morale. Dans son écrit : Qu'est-ce que la propriété?, il dit : "Est juste ce qui est égal, est injuste ce qui est inégal". Contemporain de Kropotkine, M-J Guyau se propose, dans son ouvrage essentiel Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction de déterminer la portée, l'étendue et les limites d'une morale exclusivement scientifique. Il s'attache à dénoncer la confusion qui existe entre sanction morale et sanction sociale et rejoint en ce sens Kropotkine qui estime que la morale est une "science", celle qui dicte à l'individu libre son devoir. Elle lui sert à se perfectionner et à perfectionner le milieu dans lequel il vit.
Contrairement aux affirmations les plus fallacieuses et aux oublis volontaires dans les ouvrages de philosophie, les anarchistes ont une morale : une morale libre de toute obligation oppressive et de toute saction répressive, se fondant sur l'entraide et la fraternisation de tous les groupes humains. Elle a ceci de particulier : elle n'ordonne rien, elle refuse absolument de modeler l'individu selon une idée abstraite, tout comme elle refuse de le mutiler par la religion, la loi ou le gouvernement. Elle veut laisser la liberté pleine et entière à l'individu. Cette morale est en accord parfait avec le type de société que souhaitent promouvoir les anarchistes : une société sans État, gérée directement par les individus et les groupements sociaux, dont la règle économique est la suivante :
-    l'égalité économique et sociale de tous les individus,
-    la possession collective ou individuelle des moyens de production et de distribution, excluant toute possibilité pour certains de vivre du travail des autres,
-    l'abolition du salariat et du système d'exploitation de l'homme par l'homme.
Les anarchistes n'ont pas la prétention de changer la nature humaine. Il n'espèrent qu'une chose: une meilleure éducation de l'individu pour une conception plus saine des rapports entre lui et ses semblables.
Rompre avec le milieu et se perfectionnant, telle est l'idée-force de Kropotkine, et j'ajouterai : lutter pour plus de justice, dans le sens où l'entend Proudhon :
"Sentir, affirmer la dignité humaine, d'abord dans tout ce qui nous est propre, puis dans la personne du prochain, et cela, sans retour d'égoisme comme sans considération aucune de divinité ou de communauté : voilà le droit. Etre prêt en toute circonstance à prendre, et au besoin contre soi- même, la défense de cette dignité : voilà la justice". (b)
Que cette phrase serve de réflexion et de pratique aux péroreurs multiples qui s'épanchent à force de discours et de littérature sur les Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen.
Septembre 1989, Martine R.,  Liaison Bas-Rhin de la Fédération anarchiste
(a) Éditions de l'entraide
(b) De la Justice dans la Révolution et dans l'Église, édition 1871, tome I, page 216

  I
L’histoire de la pensée humaine rappelle les oscillations du pendule, et ces oscillations durent déjà depuis des siècles. Après une longue période de sommeil arrive un moment de réveil. Alors la pensée s’affranchit des chaînes dont tous les intéressés — gouvernants, hommes de loi, clergé — l’avaient soigneusement entortillée. Elle les brise. Elle soumet à une critique sévère tout ce qu’on
lui avait enseigné et met à nu le vide des préjugés religieux, politiques, légaux et sociaux, au sein desquels elle avait végété. Elle lance la recherche dans des voies inconnues, enrichit notre savoir de découvertes imprévues ; elle crée des sciences nouvelles.
Mais l’ennemi invétéré de la pensée — le gouvernant, l’homme de loi, le religieux — se relèvent bientôt de la défaite. Ils rassemblent peu à peu leurs forces disséminées ; ils rajeunissent leur foi et leurs codes en les adaptant à quelques besoins nouveaux. Et, profitant de ce servilisme du caractère et de la pensée qu’ils avaient si bien cultivé eux-mêmes, profitant de la désorganisation momentanée de la société, exploitant le besoin de repos des uns, la soif de s’enrichir des autres, les espérances trompées des troisièmes — surtout les espérances trompées — ils se remettent doucement à leur œuvre en s’emparant d’abord de l’enfance par l’éducation.
L’esprit de l’enfant est faible. Il est si facile de le soumettre par la terreur ; c’est ce qu’ils font. Ils le rendent craintif, et alors ils lui parlent des tourments de l’enfer ; ils font miroiter devant lui les souffrances de l’âme damnée, la vengeance d’un dieu implacable. Un moment après, ils lui parleront des horreurs de la Révolution, ils exploiteront un excès des révolutionnaires pour faire de l’enfant " un ami de l’ordre ". Le religieux l’habituera à l’idée de loi pour le faire mieux obéir à ce qu’il appellera la loi divine, et l’avocat lui parlera de loi divine pour le faire mieux obéir à la loi du code. Et la pensée de la génération suivante prendra ce pli religieux, ce pli autoritaire et servile en même temps — autorité et servilisme marchent toujours la main dans la main — cette habitude de soumission que nous ne connaissons que trop chez nos contemporains.
Pendant ces périodes de sommeil, on discute rarement les questions de morale. Les pratiques religieuses, l’hypocrisie judiciaire en tiennent lieu. On ne critique pas, on se laisse mener par l’habitude, par l’indifférence. On ne se passionne ni pour ni contre la morale établie. On fait ce que l’on peut pour accommoder extérieurement ses actes à ce que l’on dit professer. Et le niveau moral de la Société tombe de plus en plus. On arrive à la morale des Romains de la décadence, de l’ancien régime, de la fin du régime bourgeois.
Tout ce qu’il y avait de bon, de grand, de généreux, d’indépendant chez l’homme s’émousse peu à peu, se rouille comme un couteau resté sans usage. Le mensonge devient vertu ; la platitude, un devoir. S’enrichir, jouir du moment, épuiser son intelligence, son ardeur, son énergie, n’importe comment, devient le mot d’ordre des classes aisées, aussi bien que de la multitude des pauvres gens dont l’idéal est de paraître bourgeois. Alors la dépravation des gouvernants ? du juge, du clergé et des classes plus ou moins aisées ? devient si révoltante que l’autre oscillation du pendule commence.
La jeunesse s’affranchit peu à peu, elle jette les préjugés par-dessus bord, la critique revient. La pensée se réveille, chez quelques-uns d’abord ; mais insensiblement le réveil gagne le grand nombre. La poussée se fait, la révolution surgit.
Et chaque fois, la question de la morale revient sur le tapis. — "Pourquoi suivrais-je les principes de cette morale hypocrite ? " se demande le cerveau qui s’affranchit des terreurs religieuses. — "Pourquoi n’importe quelle morale serait-elle obligatoire ? ".
On cherche alors à se rendre compte de ce sentiment moral que l’on rencontre à chaque pas, sans l’avoir encore expliqué, et que l’on n’expliquera jamais tant qu’on le croira un privilège de la nature humaine, tant qu’on ne descendra pas jusqu’aux animaux, aux plantes, aux rochers pour le comprendre. On cherche cependant à se l’expliquer selon la science du moment.
Et — faut-il le dire ? — plus on sape les bases de la morale établie, ou plutôt de l’hypocrisie qui en tient lieu — plus le niveau moral se relève dans la société. C’est à ces époques surtout, précisément quand on le critique et le nie, que le sentiment moral fait les progrès les plus rapides; c’est alors qu’il croît, s’élève, se raffine.
On l’a vu au dix-huitième siècle. Dès 1723, Mandeville, l’auteur anonyme qui scandalisa l’Angleterre par sa " Fable des Abeilles " et les commentaires qu’il y ajouta, attaquait en face
l’hypocrisie sociale connue sous le nom de morale. Il montrait comment les coutumes soi-disant morales ne sont qu’un masque hypocrite ; comment les passions, que l’on croit maîtriser par le code de morale courante, prennent au contraire une direction d’autant plus mauvaise, à cause des restrictions mêmes de ce code. Comme Fourier le fit plus tard, il demandait place libre aux passions, sans quoi elles dégénèrent en autant de vices ; et, payant en cela un tribut au manque de connaissances zoologiques de son temps, c’est-à-dire oubliant la morale des animaux, il expliquait l’origine des idées morales de l’humanité par la flatterie intéressée des parents et des classes dirigeantes.
On connaît la critique vigoureuse des idées morales faites plus tard par les philosophes écossais et les encyclopédistes. On connaît les anarchistes de 1793 et l’on sait chez qui l’on trouve le plus haut développement du sentiment moral : chez les légistes, les patriotes, les jacobins qui chantaient l’obligation et la sanction morale par l’Être suprême, ou chez les athéistes hébertistes qui niaient, comme l’a fait récemment Guyau, et l’obligation et la sanction de la morale.
" Pourquoi serai-je moral ? " Voilà donc la question que se posèrent les rationalistes du douzième siècle, les philosophes du seizième siècle, les philosophes et les révolutionnaires du dix-huitième siècle. Plus tard, cette question revint de nouveau chez les utilitariens anglais (Bentham et Mill), chez les matérialistes allemands tels que Bochner, chez les nihilistes russes des années 1860-70, chez ce jeune fondateur de l’éthique anarchiste (la science de la morale des sociétés) — Guyau — mort malheureusement trop tôt ; voilà, enfin, la question que se posent en ce moment les jeunes anarchistes français.
Pourquoi, en effet ? Il y a trente ans, cette même question passionna la jeunesse russe. — " Je serai immoral ", venait dire un jeune nihiliste à son ami, traduisant en un acte quelconque les pensées qui le tourmentaient. — " Je serai immoral et pourquoi ne le serai-je pas ? "
—    " Parce que la Bible le veut ? Mais la Bible n’est qu’une collection de traditions babyloniennes et judaïques — traditions collectionnées comme le furent les chants d’Homère ou comme on le fait encore pour les chants basques ou les légendes mongoles ! Dois-je donc revenir à l’état d’esprit des peuples à demi barbares de l’Orient ?
" Le serai-je parce que Kant me parle d’un catégorique impératif, d’un ordre mystérieux qui me vient du fond de moi-même et qui m’ordonne d’être moral ? Mais pourquoi ce " catégorique impératif " aurait-il plus de droits sur mes actes que cet autre impératif qui, de temps en temps, me donnera l’ordre de me saouler ? Un mot, rien qu’un mot, tout comme celui de Providence ou de Destin, invente pour couvrir notre ignorance!
—    " Ou bien serai-je moral pour faire plaisir à Bentham qui veut me faire croire que je serai plus heureux si je me noie pour sauver un passant tombé dans la rivière que si je le regarde se noyer ?
—    " Ou bien encore, parce que mon éducation est telle ? parce que ma mère m’a enseigne la morale ? Mais alors, devrai-je aussi m’agenouiller devant la peinture d’un christ ou d’une madone, respecter le roi ou l’empereur, m’incliner devant le juge que je sais être un coquin, seulement parce que ma mère — nos mères à nous tous — très bonnes, mais très ignorantes, nous ont enseigné un tas de bêtises?
" Préjugés, comme tout le reste, je travaillerai à m’en défaire. S’il me répugne d’être immoral, je me forcerai de l’être, comme, adolescent, je me forçais à ne pas craindre l’obscurité, le cimetière, les fantômes et les morts, dont on m’avait inspiré la crainte. Je le ferai pour briser une arme exploitée par les religions ; je le ferai, enfin, ne serait-ce que pour protester contre l’hypocrisie que l’on prétend nous imposer au nom d’un mot, auquel on a donne le nom de moralité. "
Voilà le raisonnement que la jeunesse russe se faisait au moment où elle rompait avec les préjugés du " vieux monde " et arborait ce drapeau du nihilisme, ou plutôt de la philosophie anarchiste : " Ne se courber devant aucune autorité, si respectée qu’elle soit ; n’accepter aucun principe, tant qu’il n’est pas établi par la raison."
Faut-il ajouter qu’après avoir jeté au panier l’enseignement moral de leurs pères et brûlé tous les systèmes de morale, la jeunesse nihiliste a développé dans son sein un noyau de coutumes morales, infiniment supérieures à tout ce que leurs pères avaient jamais pratiqué sous la tutelle de l'Évangile, de la " conscience ", du " catégorique impératif ", ou de " l’intérêt bien compris " des utilitaires?
Mais avant de répondre à cette question : " Pourquoi serais-je moral ? ", voyons d’abord si la question est bien posée ; analysons les motifs des actes humains.